Il faut qu’on parle de Lolita

Lolita Nabokov critique livre

She was Lo, plain Lo, in the morning, standing four feet ten in one sock. She was Lola in slacks. She was Dolly at school. She was Dolores on the dotted line. But in my arms she was always Lolita.

Lolita… Un des romans les plus controversés du 20ème siècle, qui aura fait couler beaucoup d’encre, aura essuyé la censure et même le refus à la publication aux Etats-Unis. C’est sûrement pour ça que ce livre m’attirait de manière inexplicable et ce depuis quelques mois. En plus d’être un grand classique, il réunissait bien trop de mystères pour ne pas passer dans ma Pile à Lire, niveau « Urgent » ! C’est donc avec presque innocence et insouciance que je me suis lancée dans cette lecture, qui s’est très vite avérée comme la plus ambiguë de cette année : partagée entre un sentiment d’effroi, d’attendrissement, de profonde haine et d’émerveillement, j’ai bien cru ne jamais arriver à ressortir indemne de ces pages.

Ne nous emballons pas, ça parle de quoi ?

Humbert Humbert, premier du nom selon moi, a l’air tout à fait respectable : la trentaine, cultivé, raffiné, élégant, plutôt bel homme, professeur de littérature. Respectable… à un petit détail près : il voue une passion inassouvie et inassouvissable pour les jeunes filles entre 9 et 12 ans, les nymphettes comme il aime à les appeler. Afin de s’éloigner du tumulte de la ville et de pouvoir écrire en toute tranquillité, il devient le locataire d’une petite chambre sous le toit de Charlotte Haze, jeune veuve et mère de Dolorès, ou, pour les intimes, Lolita.

Le coup de foudre est immédiat pour Humbert. « It was love at first sight, at last sight, at ever and ever sight ». Obsédé par Lolita, Humbert convient de se marier avec la mère de cette dernière, dans l’unique but de rester auprès de sa chère et tendre petite nymphette qui, au fil des pages, ne semble pas si innocente et ignorante des charmes qu’elle exerce. Suite au décès tragique de la mère (tombant néanmoins à pic, vous en conviendrez, puisque cette dernière avait découvert le journal intime de Humbert où il s’épanchait sur sa passion et ses pulsions envers Lolita), Humbert devient le tuteur légal de Lolita et s’embarque avec elle pour un roadtrip à travers les Etats-Unis,  durant lequel Lolita devient (malgré elle ?) sa maîtresse.

Euh… pardon ?

Malaise… d’autant plus que le narrateur étant ce très cher Humbert, nous avons l’impression de devenir l’unique témoin de cette situation malsaine, voire même son complice. Mais là où le réel malaise s’installe c’est lorsque le lecteur en vient à se poser les questions suivantes : « Mais… est-ce réellement de la pédophilie ? Lolita est-elle réellement une victime ? Non, mais, il faut l’interner ce mec ! Quoique… ». Ensuite, le lecteur entrera dans des phases de schizophrénie aiguës, prenant à tour de rôle la défense de Humbert puis celle de la morale et de la justice. Rejet et intégration du récit s’alternent donc et empoisonnent peu à peu l’esprit du lecteur. Nabokov, je te présente toutes mes félicitations, ce livre est un véritable chef d’oeuvre !

Alors que Humbert nous décrit sa passion et son amour pour Lolita avec une tendresse rare et débordante d’émotions semblant être sincères, le lecteur en viendrait presque à oublier la victime de cette histoire d’amour unilatérale. Pleine d’insouciance, Lolita est pourtant celle qui sera abusée tout au long de ce périple, ne semblant jamais prendre conscience de la gravité des actes de son beau-père, allant même à voir cette mascarade comme un jeu. Présentée par Humbert comme une jeune beauté délicate et innocente, le comportement de Lolita reste tout de même très ambigüe : pré-adolescente insolente, paumée, souffrant de la perte de sa mère et d’aucune attache sociale, parfois cruelle et sadique envers Humbert… On en viendrait même parfois à se demander ce qu’il lui trouve !

Lolita Nabokov critique livre

Alors, on le lit ou pas ?

Oui, oui et encore oui !

Ce qu’il y a de troublant dans ce roman c’est bien entendu le thème de la pédophilie qui est abordé d’un point de vue plutôt inhabituel (d’où le malaise et l’écœurement ressentis). Nabokov développe une beauté dans son écriture que je n’avais encore jamais rencontrée, soignée, riche, extrêmement variée et poétique même si parfois un peu trop alambiquée. Ce qui nous empêche de reposer Lolita malgré ce sentiment désagréable d’être manipulé et de participer à un crime, c’est bien cette qualité d’écriture qu’il faut apprendre à savourer avec parcimonie. Je recommande donc une lecture assez lente et espacée dans le temps, avec d’autres lectures plus légères, afin d’éviter une overdose et de pouvoir réellement apprécier cette oeuvre.

A lire sans aucun jugement, avec pour seule idée maîtresse à garder en tête que ce récit n’est autre que celui d’une histoire d’amour névrosée, certes malsaine, mais fort émouvante et déstabilisante. Nabokov joue avec finesse sur le concept d’anti-héro et arrive même à transformer ce pédophile en un homme blessé et profondément amoureux.

Un petit extrait pour la route ? 

And I still have other smothered memories, now unfolding themselves into limbless monsters of pain. Once, in a sunset-ending street of Beardsley, she turned to little Eva Rosen (I was taking both nymphets to a concert and walking behind them so close as almost to touch them with my person), she turned to Eva, and so very serenely and seriously, in answer to something the other had said about its being better to die than hear Milton Pinski; some local schoolboy she knew, talk about music, my Lolita remarked:
‘You know what’s so dreadful about dying is that you’re completely on your own’; and it struck me, as my automaton knees went up and down, that I simply did not know a thing about my darling’s mind and that quite possibly, behind the awful juvenile cliches, there was in her a garden and a twilight, and a palace gate – dim and adorable regions which happened to be lucidly and absolutely forbidden to me, in my polluted rags and miserable convulsions…

Ma note : 8/10

2 Comment

  1. « Lumière de ma vie, feu de mon corps, mon pêché, mon âme, lo-li-ta. » Bravo pour cette magnifique analyse !

    1. Merci Domitille ! Même si la lecture a été assez laborieuse j’ai énormément aimé ce style et cette histoire tellement ambigüe et au final extrêmement belle.

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