{Chronique} L’héritage d’Esther

Critique Sandor Marai L'héritage d'Esther Les Braises

C’était une vie lisse et sans danger. Lajos, lui, pensait comme Nietzsche, qui prônait une vie dangereuse. Mais, en fait, il craignait le danger. Il se lançait dans ses aventures politiques ou sentimentales, le verbe hauteurs, mais muni de sous-vêtements chauds et de produits cosmétiques – avec des armes secrètes, des mensonges prémédités, et, au fond de ses poches quelques lettre compromettantes pour ses adversaires. Dans la proximité de Lajos, j’aime mené effectivement une existence « dangereuse ». Mais ce danger disparu, rien n’est venu le remplacer. J’ai compris alors qu’il était le seul, le véritable sens de ma vie.

Je vous en parlais en fin d’année 2015, Sándor Márai a été une magnifique et incroyable découverte pour moi, notamment avec son roman Les Braises. Je m’étais promis de retrouver cette auteur en 2016 et, l’année à peine commencée, je me retrouve déjà avec un autre de ses romans entre les mains. Pour cette deuxième lecture, j’ai jeté mon dévolu sur L’héritage d’Esther. J’y ai retrouvé avec plaisir toute la finesse et la beauté de son écriture. Márai serait-il en train de devenir un de mes petits chouchous ?

Ca parle de quoi ?

Retirée dans une maison qui menace de finir en ruines, engourdie dans une solitude qui la protège, une femme déjà vieillissante voit soudain resurgir le seul homme qu’elle a aimé et qui lui a tout pris, ou presque, avant de disparaître vingt ans plus tôt. La confrontation entre ces deux êtres complexes – Esther la sage, ignorante de ses propres abîmes et Lajos l’insaisissable, séducteur et escroc – est l’occasion d’un de ces face à face où l’auteur Márai excelle (rappelons en effet que Les Braises est également une confrontation entre deux amis, séparés depuis plus de vingt ans, par un événement lourd de mystères pour le lecture). Un face à face où le passé semble prêt à renaître de ses cendres, le temps que se joue le dernier acte du drame, puisque  » la loi de ce monde veut que soit achevé ce qui a été commencé « .

Des personnages profondément humains

Comme Zweig, Márai décrit des tranches de vie dans chacun de ces romans. Il dépose délicatement le lecteur dans l’univers de ses personnages, sans livrer aucuns détails sur l’avant et n’en donnant pas plus sur l’après. Le lecteur se retrouve donc spectateur, presque indiscret, d’une scène intime qu’il ne devrait pas voir. Lire du Márai, c’est comme surprendre une conversation en cours sur laquelle on ne peut pas tout saisir mais qui nous semble clé et décisive.

Comme pour Les Braises, nous retrouvons deux personnages pour qui la jeunesse est déjà loin et à qui la vie ne réserve plus de bien grandes surprises. Une fois encore, Márai met l’accent sur le temps qui passe et qui efface, au gré de la volonté de ses personnages, les aspérités du passé pour n’en garder que les conclusions et l’évidence, la  »vérité vraie » comme aime à dire Lajos.

J’ai beaucoup apprécié le développement du personnage d’Esther, cette femme qui n’attend plus rien de sa vie et qui a déjà tout donné à cet homme qui lui a tout pris, sans vergogne aucune. Alors qu’elle s’apprête à le revoir après de nombreuses années de séparation, les sentiments refont surface, la rancœur et le dégoût qu’elle devrait pourtant ressentir, sont dissipés par les sentiments tendres qu’elle lui aura toujours portés, au plus profond d’elle. A la lecture des premières lignes, nous comprenons d’ailleurs très rapidement que c’est l’une des particularités de Lajos : menteur, trompeur et presque voleur, il a le chic pour tout se faire pardonner et répéter ses méfaits sur les mêmes victimes.

– Attention, intervint Nounou, il vient pour vous taper. Et Tibor est encore capable de se laisser faire.

– Oh non, pas moi, plus jamais ! fit Tibor en riant et en secouant la tête.

– Bien sûr que si ! insista Nounou en haussant les épaules. Comme le fameux jour où tu lui as donné les vingt couronnes. Encore une fois. Il faudra en passer par là.

– Mais pourquoi Nounou ? demanda Laci, étonné et envieux à la fois.

– Parce qu’il est plus fort, répondit Nounou avec indifférence.

Critique Sandor Marai L'héritage d'Esther Les Braises
Dans de nombreuses éditions, la couverture représente souvent une femme regardant par la fenêtre, comme Esther attendant sans réel espoir le retour de Lajos.

Lajos aura trompé Esther jusqu’au bout, en lui donnant notamment une copie sans valeur de la bague de sa femme, qui n ‘est autre que la sœur d’Esther, sûrement le dernier objet de valeur que cette pauvre Esther aurait pu posséder. Alors qu’il ne lui reste plus que cette vieille maison en ruine, Lajos resurgit dans sa vie et tente de prendre possession de cette demeure, en lui promettant de nouveau mondes et merveilles. Ce qui est très touchant dans ce face à face, c’est de voir Esther lui céder cette dernière requête en sachant pertinemment qu’il ne tiendra pas ses promesses. Alors que cette femme devrait se battre, lui refuser jusqu’à l’hospitalité, on pourrait penser qu’elle se laisse envahir par la défaite et la résolution, mais bien au contraire. Esther est très lucide et se rend à l’évidence que Lajos ne pourra jamais changer, certainement pas après toutes ces années, et que  »ce qui n’a été commencé doit être fini ». Leur histoire ayant commencé dans le mensonge et l’illusion, cette dernière ne peut se finir autrement.

Il me regardait attentivement, calme et impassible, comme s’il savait que pour une fois toute prestidigitation serait vaine et inutile – car je connaissais ses tours de passe-passe – et qu’il lui faudrait enfin répondre, dire pour une fois la vérité, avec ou sans paroles. Naturellement, sa première phrase fut un mensonge.

Dans cette discussion finale, entre ces deux personnages que tout opposent et que pourtant tout relie, les rôles vont s’inverser. Lajos, normalement beau parleur, manipulateur et menteur va se retrouver face à ses actes passés, et battre en retraite de manière, toute fois, assez lâche. Esther, quant à elle, plutôt effacée et dans la réserve, prendra en main toute la conversation, mettant enfin au clair tous ces sentiments en suspens entre eux, révélant à Lajos le triste portrait qu’elle se fait de lui mais également de son amour envers lui qu’elle ne pourra jamais étouffer.
L’héritage d’Esther peut donc être perçu comme cette demeure en ruine, mais, en regardant un peu plus loin, l’héritage ne serait-il pas plutôt son amour sans failles ? L’histoire peut paraître, au final, assez banale, mais là où Márai fait apparaître la magie c’est bien au travers de ses personnages complexes et humains à la fois. Un vrai régal !

Une écriture tout simplement belle

Lajos était une âme élastique, pensais-je. Mais, durant ces mois où je l’attendais, je compris peu à peu qu’il était impossible de vivre avec lui, car il manquait à son être comme à ses actes ce liant sans lequel ne peut se nouer une véritable relation humaine. Ses larmes étaient de vraies larmes, certes, mais elles ne guérissaient rien en lui, rien qui ne fût souvenir ou douleur ; il manifestait – avec tous les accessoires nécessaires – ses joies et ses chagrins, mais, au fond de lui-même, il ne ressentait rien.

Un autre détail, qui fait que cette lecture a été un réel plaisir, est sans nul doute l’écriture même de Márai. Il met en scène avec finesse et sensibilité le changement des sentiments au fil des années, ces derniers n’étant jamais tout à fait fixés dans le temps et sujets aux dégâts de ce dernier. Ses phrases n’utilisent aucuns mots ou figures de style pompeux, elles sont simples et simplement bien choisies. C’est en combinant les mots justes et sans fioritures, que les personnages et l’histoire prennent une profondeur sans précédent, et nous embarquent dans un tourbillon de sentiments. La sensibilité et la beauté même donc, je suis complètement sous le charme !

Alors, on le lit ou pas ?

Oui, sans l’ombre d’un tout petit doute ! J’ai beaucoup apprécié cette lecture et je la recommande à ceux qui auraient déjà un penchant pour Zweig. Néanmoins, j’ai préféré Les Braises qui, pour moi, va beaucoup plus loin dans la mise en abîmes des sentiments et de la complexité de l’humain. Avec L’héritage d’Esther, tout est un peu plus flou et confus. Les Braises a été publié quelques années après Esther, ce qui pourrait expliquer qu’il soit plus abouti. Toute fois, j’ai passé un très bon moment et je ne regrette en rien ma lecture.

Commencez par Les Braises, poursuivez par L’héritage d’Esther et continuez votre route avec Márai avec Les Confessions d’un Bourgeois, comme je m’apprête à le faire très prochainement, car j’ai eu le plaisir de recevoir ce roman à mon anniversaire.

Un dernier petit extrait pour la route ? 

Vois-tu, Esther, les retrouvailles sont – mystérieusement ! – presque plus excitantes que la première rencontre… Je le sais depuis longtemps. Revoir un être aimé, n’est-ce pas, comme dans les romans policiers, revenir sur les « lieux du crimes », poussé par une contrainte irrésistible ?… Je n’ai aimé que toi dans cette vie, même si mon amour a été inconstant, sans rigueur no exigence, le sais bien… Et puis, il s’est passé quelque chose… je ne parle pas seulement des lettres que Vilma a dérobées… ce n’est qu’un accident. Non, il y a autre chose. Cet amour, tu n’en as pas vraiment voulu. Ne proteste pas. Il ne suffit pas d’aimer quelqu’un. Il faut aimer avec courage. Il faut aimer comme un voleur, tout faire pour qu’aucune loi divine ou terrestre ne viennent contrecarrer cet amour.

Ma note : 8/10

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