{Chronique} Les liaisons dangereuses

Chronique Les Liaisons Dangereuses de Laclos livre lecture classique

Ah ! laissez-moi vous croire parfaite, c’est le seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l’êtes en m’accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-vous secouru, qui en eût autant de besoin que moi ? ne m’abandonnez pas dans le délire où vous l’avez plongé : prêtez-moi votre raison, puis que vous avez ravi la mienne ; après m’avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre ouvrage.

Monstre de la littérature classique, incontournable du style épistolaire, témoin d’une époque révolue, Les Liaisons Dangereuses Pierre Choderlos de Laclos, publié en 1782, était l’un des romans que je me devais de lire dans les plus brefs délais ! Cet heureux événement livresque a notamment été avancé grâce à la résolution du mois de janvier qui était de « lire un livre écrit avant 1800 ». Eh bien challenge réussi, et avec grand plaisir !

Ça parle de quoi ?

Au petit jeu du libertinage, « l’adorable » Valmont et « la délicieuse » Marquise de Merteuil se livrent à une compétition amicale et néanmoins acharnée : c’est à celui qui aura le plus de succès galants, et le moins de scrupules. Peu importent les sentiments, seule la jouissance compte. Les conquêtes se succèdent de part et d’autre, jusqu’à ce que Valmont rencontre la vertu incarnée : la présidente de Tourvel. Elle est belle, douce, mariée et chaste : en un mot, intouchable. Voilà une proie de choix pour Valmont : saura-t-il relever ce défi sans tomber dans les pièges de l’amour ? De lettre en lettre, les héros dévoilent leurs aventures, échangent leurs impressions et nous entraînent dans un tourbillon de plaisirs inavouables.

On joue au chat et à la souris ?

La première partie du livre fut assez laborieuse pour moi : intrigue peu claire, langage soutenu et trop alambiqué par moment et ne laissant pas réellement la possibilité d’entrer dans la tête du personnage, nombreuses références littéraires et théâtrales de l’époque, lettres longues et parfois un peu niaises… j’ai bien failli croire que ce livre n’allait pas me plaire et allait finir dans un coin, sans être même fini. Entêtée que je suis, je me suis tout de même accrochée et, résultat des courses, je ne pas déçue de cette lecture.

Tout d’abord le style : la langue française est, une fois qu’on s’est habitué au style de l’auteur, une splendeur et reprend toutes ses lettres de noblesse ! Il m’est souvent arrivée de m’émerveiller sur des tournures de phrases, de vieilles expressions et de la manière dont les sentiments étaient exprimés avec poésie et réserve. Au travers de chaque lettre, nous arrivons à retrouver grâce au style épistolaire de chaque personnage, leur caractère et traits de personnalité : incisif, froid et calculateur pour la Marquise, vaniteux et exagéré pour Valmont (qui peut, soit dit en passant, également devenir doucereux et cajoleur lorsqu’il endosse son second rôle de séducteur gentilhomme), naïf, innocent et encore enfantin pour Cécile, sage et réfléchi pour Madame de Rosemonde.

Tant de réalisme transpire au travers de ces lettres, qu’on en viendrait même à se demander si ces correspondances ne seraient pas des vraies. D’ailleurs, toute la bonne société de l’époque l’avait tout d’abord cru lors de la parution de ce roman. Preuve que Laclos a fait un travail immense sur ses personnages et son style, une copie conforme donc du XVIIème est entre nos mains… et ça fait un peu froid dans le dos !

Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également impossibles ; et malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous plaindre, que de vous étonner de sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont seul le mérite est d’avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre ; et loin de consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.

Chronique Les Liaisons Dangereuses de Laclos livre lecture classique

L’intrigue maintenant. Elle est assez multiple, et c’est donc au lecteur de faire un petit effort pour relier les points entre eux. Une grande partie des lettres relatent l’histoire de Valmont qui essaie, en bon libertin qu’il est, de séduire la Présidente de Tourvel, jeune veuve et indécrottable croyante. Néanmoins, la relation qui a le plus attirée mon attention, était celle entre Valmont et la Marquise. On ne sait jamais vraiment clairement quels liens les unissent (amicaux, amoureux, libertins, ennemis ?), à part celui d’avoir la satisfaction de faire le malheur d’honnêtes gens et de s’en vanter pleinement par écrit auprès de l’autre.

Alors que l’un comme l’autre expose ses péripéties, nouvelles conquêtes et mauvais tours, le lecteur se rend peu à peu compte que ces deux-là jouent au chat et la souris en permanence. Qui court après l’autre, ça, on ne le saura jamais. Qui se joue de l’autre, qui utilise l’autre ? Mystère également. De mon point de vue, la Marquise est sûrement le personnage le plus abouti et celle qui aura le plus joué avec tous les autres protagonistes de ce roman. Je l’ai haïe et admirée à la fois : elle brille de par son intelligence, son affranchissement du statut que son sexe il impose, et sa façon d’arriver à manipuler les hommes (comme les femmes) avec ses pouvoirs féminins. Elle a fait de ses faiblesses souvent exploitées par les hommes, ses armes les plus acérées. Toujours en marge, elle est pourtant la créatrice machiavélique de toutes ces manigances et tire les fils habillement, sans jamais s’y faire prendre elle-même. Jusqu’à rencontrer plus vicieux qu’elle, qui s’y frotte, s’y pique !

Pour revenir à l’histoire sur Valmont et Madame de Tourvel, mis à part le fait que cette dame m’a bien agacée par son style de « Sainte Nitouche » un peu niaise et gourde, j’ai bien aimé voir l’évolution du personnage de Valmont, second personnage principal selon moi. Alors que ce dernier représente tout ce que nous pourrions détester chez un homme (trop grande assurance, menteur, trompeur et manipulateur), je me suis laissée peu à peu persuader qu’au final, on ne pouvait pas lutter entre raison et cœur et que, à son dépend, Valmont en paya le forfait.

Une belle leçon d’époque

Après cette lecture, et après m’être donnée le temps de bien la digérer, j’ai l’impression que l’auteur nous laisse ici un avertissement fort pour toutes les jeunes filles entrant dans le monde des adultes. En effet, Laclos semble nous brandir une énorme pancarte lumineuse « Attention au loup ! ». Le loup étant les hommes et femmes comme Valmont et Merteuil, les femmes le petit chaperon rouge se baladant innocemment, comme Cécile de Volanges et Madame de le Tourvel. Derrière les courbettes et les sourires complaisants, ce sont souvent les médisances et les basses manipulations qui guettent, brisant en un coup de plume une réputation ou une vie.

Une véritable étude sur l’amour, les relations de couple et le mariage donc. Même si les préceptes mis en avant dans le livre ne s’adaptent plus forcément à notre époque, on y retrouve des élément de réflexion pouvant encore s’y rapporter : l’emprise des hommes sur les femmes au travers de l’amour, qui n’est ni ressenti ni vécu de la même manière par les deux sexes, comment jouir librement de sa vie et de son corps dans une société moralisatrice, les véritables passions amoureuses et les relations libertines mettant en avant l’engagement auprès de l’autre et de soi-même, vivre son amour et les risques qu’il pourrait comporter ou s’assurer une situation stable…

Un petit bémol toute fois. Les femmes sont omniprésentes dans ce livre, les maris étant soit morts, soit partis à la guerre (pratique tout ça !). Valmont et Danceny sont les seuls figures masculines qui apparaissent de manière récurrente dans les lettres, et il est vrai que je trouve qu’un personnage masculin détaché de toutes ces situations libertines, avec un caractère paternel et protecteur, aurait pu apporter un petit plus à cette lecture.

Alors, on le lit ou pas ?

Bien entendu que oui ! Armez-vous d’un peu de patience au début, il est un peu dur de rentrer dans l’histoire et de se faire au style mais l’attente en vaut la chandelle, je peux vous le garantir ! Prévoyez également des plages de lectures assez longues (20 – 30 minutes), afin de bien arriver à vous plonger dans l’histoire et dans les intrigues. Une fois tout cela fait, laissez-vous embarquer dans le jeu de Valmont et de Madame de Merteuil, tout en découvrant les mœurs de la haute société de l’époque, de l’éducation donnée dans les couvents, le dévouement des domestiques et les soirées libertines.

Un dernier petit extrait pour la route ? 

Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur ?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse, qui seule m’avait frappé, était le moindre de vos avantages ; votre âme céleste étonna, séduisit la mienne. J’admirais la beauté, j’adorais la vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m’occupai de vous mériter. En réclamant votre indulgence pour le passé, j’ambitionnai votre suffrage pour l’avenir. Je le cherchais dans vos discours ; je l’épiais dans vos regards ; dans ces regards d’où partait un poison d’autant plus dangereux, qu’il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.

Ma note : 8/10

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