{Chronique} Le Livre des Baltimore

Critique Le Livre des Baltimore Joel Dicker La Vérité sur l'Affaire Harry Québert Marcus Goldman

En y repensant aujourd’hui, je m’en veux de ne pas m’être laissé embrasser dix fois à chacun de mes départs . Je m’en veux même de l’avoir trop souvent quittée. Je m’en veux de ne m’être pas assez rappelé combien nos mères sont éphémères et de ne m’être pas assez répété : aime ta mère.

Après La Vérité sur l’Affaire Harry Québert, tout le monde attendait avec impatience le retour du jeune prodigue, Joël Dicker. Le voilà donc qui revient sur le devant de la scène avec cette « fausse suite » de son best-seller, où nous retrouvons le personnage de Marcus Goldman. Le livre connaît déjà un fort succès. Néanmoins, méfiez-vous de ces critiques enthousiastes et dithyrambiques, pour ma part, j’ai plutôt l’impression que l’auteur nous jette des paillettes aux yeux.

Ça parle de quoi ?

Marcus Goldman quitte New York pour la Floride afin d’écrire son prochain livre sur sa propre famille. Marcus vient des Goldman de Montclair : classe moyenne, maison banale, petite ville dans la banlieue de New York. Il a grandi dans la fascination pour l’autre branche de la famille, les Goldman de Baltimore. Ces Goldman-là habitent une grande demeure somptueuse dans la banlieue riche de la ville. L’oncle Saul est un avocat de renom. Tante Anita est médecin à l’Hôpital John Hopkins. Il y a aussi Hillel, leur fils, provocateur inspiré, et Woody, fils adopté par le couple, sauvé des gangs et qui rêve d’une carrière dans le football.

Daaaallaaaaas, ton univers impitoyaaaaableuh

Dans ce livre, c’est un peu à « qui aura la plus grosse voiture, la plus grosse maison, les plus beaux habits, le plus d’argent, qui sera le plus beau, la plus belle, le plus intelligent, le plus sportif, le nec plus ultra du top of the pop ». La division entre les deux branches de la famille est bien présente et décrite de manière (très, voire trop ?) méticuleuse. Néanmoins, à vouloir trop différencier les Baltimore des Montclair, l’auteur en deviendrait un peu trop redondant, j’ai eu l’impression de tourner en rond au bout de quelques pages.

Mes grands-parents avaient fini par associer dans leurs intonations les sentiments privilégiés qu’ils éprouvaient pour la tribu des Baltimore : au sortir de leur bouche, le mot « Baltimore » semblait avoir été coulé dans l’or, tandis que « Montclair » était dessiné avec du jus de limaces. […] En toutes circonstances, Baltimore était la capitale du beau, Montclair celle du « peut-mieux-faire ».

Première révélation sur cette lecture : j’ai eu du mal à accrocher sur les deux premiers tiers du livre. L’auteur y retrace l’enfance de chaque membre du « Gang des Goldman », se composant de Marcus et de ses deux cousins. Le point de vue de Marcus « eux les riches que j’envie, moi le pauvre » est trop appuyé à mon goût, les descriptions et les péripéties manquent de profondeur. Suivre les aventures, certes parfois malheureuses, de ces deux enfants privilégiés m’a donc un peu ennuyé, elles sont parfois très naïves, notamment lorsque les personnages sont jeunes, et virent rapidement à trop mièvres arrivées à l’adolescence. Je n’ai pas réussi à m’apitoyer sur le sort de ces personnages à qui tout sourit et tout réussi malgré tout. Au final, je me dis que c’était peut être l’effet recherché par l’auteur : nous donner l’impression que cette famille si parfaite n’est qu’une façade en carton, prête à s’effondrer. Dans tous les cas, cette longue présentation a été trop longue et laborieuse à mon goût pour réellement l’apprécier.

Un autre gros problème de ce livre est le style de l’auteur. Pour le coup, on peut dire qu’il est très fidèle à L’Affaire Harry Québert : nous retrouvons les mêmes tournures, les mêmes trames, les mêmes ficelles, les mêmes procédés. Peut-être que si je n’avais pas lu Harry Québert j’aurai aimé ce livre et en aurai fait un coup de cœur, mais ce n’est pas le cas. De plus, l’auteur met en avant de manière toujours trop théâtrale et appuyée « Le Drame », faisant de cet événement un élément principal du récit alors que ce n’est qu’un élément déclencheur de ce dernier. Néanmoins, l’explication et la description de ce Drame ne viendra qu’à la fin du livre. Le Drame revient toujours en fin de chapitre, mentionné comme un coup de tonnerre devant sûrement avoir pour but de susciter le suspens, l’attente insoutenable et l’envie de tourner les pages. Une fois encore, l’effet tombe à l’eau pour moi, je trouve cette redondance assez grossière, ne servant qu’à alimenter une fausse tension dramatique et laissant de côté tout le potentiel des personnages. Ce « Drame » est tellement mis en avant à tord et à travers que parfois, on arrive même à se dire avec exaspération « et v’là qu’il remet ça ! » :

A force de m’y rendre, j’apprivoisai à nouveau cette maison.Je trouvai le courage de commencer à mettre de l’ordre dans les cartons d’Oncle Saul. C’était difficile de faire le tri, d’envisager de se débarrasser de certaines de ses affaires. Cela me forçait à regarder une réalité encore trop dure à accepter : Les Baltimore n’existaient plus. Woody et Hillel me manquaient. Je réalisai qu’ Alexandra avait raison : une partie de moi pensait que j’aurais pu les sauver.
Que j’aurais pu empêcher le Drame.

Dommage donc de garder ce cliffhanger pour la fin alors que, selon moi, placé dès le début du livre, il aurait pu justement éclairer les comportements de certains personnages et donner plus de suspens et de profondeur au livre : comment en est-on arrivé là, pourquoi ce personnage ne semble-t-il pas correspondre à ce qu’il était à ce moment, pourquoi ces changements brusques au sein d’une famille à l’allure pourtant si soudée et heureuse ?

Nom de Zeus !

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– Alors dites-moi visiteur du futur, qui est président des Etats-Unis en 1985 ?
– Ronald Reagan.
– Ronald Reagan, l’acteur ? Ah Ah ! Et qui est vice président ? Jerry Lewis ?
Retour vers le futur, Dr. Emmett Brown et Marty.
Et si on parlait aussi un peu des problèmes spatio-temporels ou tout simplement de cohérence dans ce livre ? C’est grâce à une collègue de travail que j’ai pu me rendre compte que Joël Dicker, pro du suspens et des rebondissements en série dans Harry Québert, s’était un peu planté dans son nouveau livre. Certes, les Baltimore ne doit pas être considéré comme une suite au livre dernier, mais tout de même, nous parlons ici du même et unique Marcus Goldman, alors un peu de cohérence entre les deux récits aurait pu être intéressante, et je regrette qu’aucun clin d’oeil à Harry Québert n’ait été fait. Voici quelques exemples :
  • Alexandra, love of my life : en long, en large et en travers, Marcus nous parle de cette extraordinaire Alexandra dont il est follement amoureux. Hum, bizarre, quand il relate ses années universitaires dans Harry Québert, aucune trace de cette dulcinée et de ses nombreux weekends en sa compagnie. Ces weekends étaient plutôt mis à profit pour apprendre à écrire auprès d’Harry Québert, et dans les Baltimore, aucune mention de ces weekends littéraires non plus.
  • Et Harry dans tout ça ? Et bien, Harry a beau être « un ami qui vous veut du bien », ici il n’en sera jamais question alors que cet écrivain est présenté comme un pilier pour Marcus. Ce qui est étrange, c’est aussi le fait que Marcus en fait une réelle référence, au delà même de l’écriture. Néanmoins, dans les Baltimore, c’est Oncle Saul qui semble rayonner pour Marcus, son phare dans la nuit, son oasis dans le désert. Un autre petit point, au vue du Drame, il aurait été également logique pour moi que Marcus recherche la présence de son mentor écrivain pour se relever et se reconstruire, mais il n’en sera de nouveau pas question.
  • Allô Maman, bobo : alors que dans l’Affaire Harry Québert la mère de Marcus apparaît comme une mère poule entretenant une relation assez proche voire fusionnelle avec son fils, dans les Baltimore, Marcus la dénigre complètement. Sa mère n’est jamais à la hauteur, elle ne brille pas à ses yeux, dès qu’il peut s’en débarrasser il est aux anges… dis donc Marcus, c’est pas comme ça que Maman t’a éduqué !
  • Pas si Formidable que ça, le Marcus : dans Harry Québert, Marcus revient également sur ses années universitaires où son surnom de beau gosse était « Le Formidable ». Marcus était tout simplement bon en tout, du moins, le faisait croire à qui voulait bien. Néanmoins, dans Le Livre des Baltimore, nous sommes face à un jeune homme en manque de confiance en soi et de repères, il se laisse même parfois écraser par ce qu’il n’a pas, par l’envie et la jalousie envers ses cousins. Bizarre, bizarre, cette caractéristique principale de jeune homme talentueux n’est pas reprise alors que Marcus est tout de même LE personnage principal.

Pas mal de petites incohérences pourraient encore être dénichées, mais pour cela il faudrait lire à la suite Harry Québert et les Baltimore. Après, j’avoue que c’est parce que j’aime bien chipoter, ces bizarreries ne dérangent pas la lecture, c’est juste que… voilà.

Critique Le Livre des Baltimore Joel Dicker La Vérité sur l'Affaire Harry Québert Marcus Goldman

Alors, on le lit ou pas ?

Si vous avez aimé La Vérité sur l’Affaire Harry Québert, oui, lisez-le, au moins pour retrouver le personnage de Marcus et en apprendre plus sur sa vie passée (même si du coup, on parle d’un Marcus parallèle, mais une fois encore, je m’éloigne). Pour moi, les deux premiers tiers du livre sont un peu longuets, parsemés de passages un peu niais et maladroitement écrits (notamment ceux concernant son idylle avec Alexandra, qui l’affuble du surnom le plus ridicule au monde, Markikette… oui, je sais).

Heureusement que le dernier tiers vient tout sauver, je l’ai d’ailleurs renommé Le Tiers Du Bout Du Monde ! Cette partie là regorge de réflexions intelligentes et, cette fois, extrêmement bien ficelées sur la jalousie, la transmission familiale, l’évolution des caractères, la fragilité du bonheur et l’appartenance à un groupe social. J’ai retrouvé dans ces pages l’écriture qui m’avait tellement plu dans Harry Québert et je regrette donc que ce dernier tiers n’est pas était une ligne directrice sur l’ensemble du livre. Certains personnages auraient mérité un peu plus de travail et d’approfondissement, notamment les parents de Marcus, toujours dans l’ombre des Baltimore, ainsi que Marcus en lui-même qui se laisse voler la vedette par ses cousins et qui ne revient que sur l’admiration sans bornes qu’il voue à cette famille. Aborder justement le point de vue des Montclair et en savoir plus sur cette branche aurait été idéal pour complètement cette fresque familiale et faire un livre plus complet et abouti.

Un dernier petit extrait pour la route ? 

– Grande-mère, où étaient-ils passés pendant toutes ces années ?

– De quoi parles-tu, mon chéri ? Des albums ?

– Non, des Goldman-de-Baltimore. Avant les cinq and d’Hillel, il n’y a aucune photo des Golman-de-Baltimore…

Elle prit d’abord un air agacé et chassa du bras la possibilité d’une conversation.

– Bah, dit-elle, laissons le passé derrière, c’est mieux.

Je repensai à l’étrange oraison prononcée par Oncle Saule à l’enterrement de Grand-père.

– Mais, Grand-mère, insistais-je, c’est comme si, à un moment donné, ils avaient disparu de la surface de la terre.

Elle me sourit tristement.

– Tu ne crois pas si bien dire, Markie. Tu ne t’es jamais demandé comment ton oncle s’est retrouvé à Baltimore ? Pendant plus de dix ans, Oncle Saul et ton grand-père ne se sont pas parlé.

Ma note : 7/10

(et non pas 6 ou 5 parce que tout de même, le dernier tiers était bien)

5 Comment

  1. Je l’ai lu également et je partage complètement ton avis, du début à la fin.
    Merci pour cet article et de manière plus générale, pour ton blog que j’apprécie beaucoup :)

    1. Bonjour Sophie ! Quelle joie de voir que tu partages mon avis sur ce livre, pendant quelques jours je pensais être la seule sur Terre a avoir ressenti cette déception en demi-teinte !
      Et c’est aussi avec plaisir que j’apprends que le blog te plaît :)
      Excellent week-end à toi ❤

      1. Oui moi aussi j’ai été contente de voir que je n’étais pas seule 😉 C’est grâce au club de lecture de Victoria que j’ai découvert ton joli blog :)
        Excellent week-end à toi aussi et au plaisir de te lire dans un prochain article :)

        1. Alors j’ai bien fait de poster cet article sur le club :) j’espère que mes prochains articles te plairont ! As-tu un blog ou un profil Goodreads ?
          Bonne soirée :)

  2. Je n’ai pas de blog et ça fait un moment que je me dis qu’il faut que je prenne le temps de créer un profil Goodreads (je le ferais un jour, je le ferais ;)).
    Bonne soirée également!

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